On ne prend pas assez de temps pour dire aux gens qui nous entourent, mais qu’on voit moins souvent que notre conjointe ou nos enfants, à quel point on les aime. Ceci est particulièrement vrai pour nos mères. Passé un certain âge (je parle du nôtre), il nous faut des événements comme la Fête de Mères pour nous rappeler de les remercier, non seulement pour tout ce qu’elles ont fait dans le passé, mais qu’elles continuent de faire encore aujourd’hui.
Ma mère, Colette, a toujours été l’une des plus travaillantes personnes que j’aie connues. Lorsque j’étais jeune, mon père travaillait beaucoup, et ma mère s’occupait souvent seule de la maison et de ses deux garçons. Et en plus, à part quelques années suite à ses accouchements, elle a toujours travaillé, à temps plein, sans jamais décevoir ses employeurs. Mais je ne me rappelle pas une seule fois l’avoir entendu se plaindre. Pas une. Je l’ai déjà vu sur le carreau, certes. Elle avait parfois des migraines énormes qui la mettaient K.O. pour presque une journée, mais pas assez pour l’empêcher de s’assurer que nous ne manquions de rien. Et je ne parle pas de petits maux de tête. Elle a vu tous les spécialistes, elle s’est même fait prescrire de la morphine! Pourtant, pas une plainte.
Mon frère et moi avons aussi profité (le mot est faible) d’une cuisinière incroyable. Malgré le travail et les tâches ménagères, nous mangions toujours comme dans un restaurant. Foie de veau, poulet farcis, rôtis, salades, pâtes aux sauces fines. Bref, des repas merveilleux et variés. Et ça ne s’arrêtait pas au mets principal. Elle était maître des desserts, et me faisait régulièrement mon dessert préféré: le gâteau au fromage.
Je me rappelle d’une fois, elle avait cuisiné fébrilement une bonne partie de l’après-midi, et avait sorti du four une magnifique pièce alléchante. J’avais demandé ce que c’était en même temps d’y enfoncer mon doigt pour y goûter. Elle avait crié un long “Noooooooooon!”, mais c’était trop tard. Son superbe soufflé, probablement réussi à la perfection, s’est dégonflé sous mes yeux en une seconde. Malaise? J’avais 10 ans, et la seule chose qui me traversait l’esprit était de regrouper moi-même tous les ingrédients et de le refaire de mon mieux. Après le choc et les reproches, elle était rapidement passée aux explications. Et par la suite, elle ne m’en a jamais reparlé. Pas une seule fois elle ne m’a fait de reproche. C’est moi qui lui rappelais de temps en temps, et on en riait.
J’ai aussi le souvenir d’une mère protectrice et aimante. Petit, elle était douce et cajoleuse, de caresses et de mots doux. Elle inventait des phrases d’amour, comme “mon petit coeur d’amour en or doré que j’aime beaucoup”. Et elle me protégea tout au long de mon enfance et de mon adolescence, tout en respectant mon besoin de liberté. Je savais que je pouvais compter sur elle. Une fois, sur la patinoire derrière chez moi faite par mon père, je patinais avec un ami, avec qui j’avais eu plusieurs prises de bec dernièrement. C’était une amitié vouée à s’éteindre, nous étions trop différents. Mais nous nous cherchions noise toute la soirée. Pour employer un langage de jeunes, “on faisait exprès pour se faire chier”. Honnêtement, croyez-moi, il était plus “bum”, et j’étais plus “modèle”, mais il avait peur de moi, et je le savais. C’est finalement moi qui fis le premier geste de bousculade, on s’est engueulé, et je l’ai poussé dans la neige. J’avoue, j’étais plus coupable que lui, mais c’était bien une exception! Il est allé cogner dans la porte patio en pleurant et se plaignant. Ma mère a ouvert la porte et lancée froidement “va te plaindre chez toi!”. Tout le long, j’étais calme, car je savais que ma mère était juste. Elle m’aurait grondé si je n’avais pas eu raison d’agir ainsi. Mais elle n’allait pas laisser un voisin mal élevé et “bum” gagner sur moi. Ce soir-là, je ne suis pas devenu plus violent. Pas une seconde. Je suis doux comme un agneau. Ok, comme un lièvre. Non, ce soir-là, je suis devenu encore plus confiant.
Mais aujourd’hui, ce n’est pas la Fête des Mères qui me fait penser à lui dire “merci” et “je t’aime” publiquement. Il y a trois semaines, elle est entrée d’urgence à l’hôpital parce qu’elle avait beaucoup trop de difficulté à respirer, et était incapable de manger. Les antibiotiques qu’on lui avait prescrits une semaine auparavant pour une pneumonie n’avaient aucun effet. Normal, elle n’avait pas une pneumonie, mais de l’eau dans toute la cage thoracique. Une semaine plus tard (il y a donc deux semaines), on nous confirmait le pire: cette eau était présente à cause d’un cancer envahissant les poumons et la cage cardiaque. On donnait à ma mère entre quelques mois et un an. Il y a une semaine, on a confirmé que le cancer avait atteint le foi, les ovaires, et probablement le tube digestif. Il fallait absolument que les deux premiers traitements de chimiothérapie donnent des résultats spectaculaires (ce n’est pas impossible) pour espérer une belle qualité de vie pour les prochains mois.
Dimanche matin, vers 5h00 du matin, le téléphone a sonné chez moi. Ma mère me demandait à ses côtés. Elle avait subie une chute de pression plus tôt dans la nuit. J’y suis accouru, appelant mon frère et mes tantes (elles couchaient chez ma mère et passaient la journée à l’hôpital) de l’auto, leur disant que je les rappellerais de l’hôpital. À mon arrivée, elle respirait difficilement, et j’ai rappelé immédiatement mon frère. Elle ne répondait plus à mes paroles. Cela ne m’a pas empêché de la prendre par la main, de la couvrir de becs et de mots rassurants, et de l’accompagner dans cette ultime épreuve. Elle s’est éteinte quelques minutes plus tard. Il y avait trois semaines, on lui disait combattre une pneumonie. Ce matin-là, le cancer faisait flancher son coeur. C’est injuste. Mourir à 58 ans d’un cancer est déjà assez pénible. On ne pouvait pas lui donner un peu plus de temps de se faire à l’idée? Et à moi aussi? Je n’étais pas prêt, et pourtant aujourd’hui, j’ai pris mon courage à deux mains, je suis allé chez elle avec mon frère, et nous avons choisi ce qu’elle porterait aux funérailles. Expérience horrible et troublante.
En même temps, les enfants autour de nous, et aussi les adultes, me rappellent rapidement à l’ordre, au devoir et à la conscience. La vie continue. Pas la sienne, un peu la mienne et celle des autres qui pleurent son départ, mais surtout celle avec un grand “V”. Les bédaines de femmes enceintes poussent ici et là, des enfants continuent de nous faire rire et rager, et les factures continuent de rentrer. Tout ce qu’il faut pour nous ramener les deux pieds sur terre. Et pourtant, ce sera le départ de ma mère qui aura le plus rétablit mes priorités: la vie est fragile et éphémère, mordez dedans!
Colette Brière, 1949-2008
